ĂŠtre photographe, c’est photographier, comme un travailleur travaille, un amoureux aime. C’est donc dans la tĂŞte et dans les pieds, tous les jours Ă toutes heures du jour. Et comme on aime pas Ă©galement Ă chaque minute une mĂŞme personne, par exemple, parfois on dĂ©teste aussi, il en va de mĂŞme du rĂ©sultat de l’acte photographique.
Parfois c’est bon, parfois c’est moins bon ou pas du tout. Mais l’acte perdure, il entretient, ce qui est essentiel, car voir pour apprĂ©hender le théâtre qui se joue devant nos yeux et en saisir l’instant qui nous semble significatif de tout ce qui le prĂ©cĂ©dait autant que de ce qui va suivre, demande ce constant labeur rĂ©pĂ©titif.
J’envie les photographes qui travaillent Ă prendre des images comme si le geste qu’il pose en Ă©tait un aussi essentiel que de respirer.

Les deux photographes ici, Garance DorĂ© et Scott Schuman, qui lorsqu’ils se sont rencontrĂ©s se sont reconnus, puisqu’ils forment maintenant un couple, photographient des gens beaux. En fait, ils ne le sont pas tous, il y en a beaucoup, mais les autres ont du caractère, ce qui parfois est encore mieux, bien dans leur peau, car confiant, ce qui doit ĂŞtre un critère de sĂ©lection pour les photographes, et bien habillĂ©.
Les vĂŞtements sont le prĂ©texte, les magazines de mode les publient, on les imite (l’Hebdo Voir y va depuis quelques mois de ses portraits de jeunes personnes chics, mais en rĂ©ussissant tout de mĂŞme Ă ĂŞtre Ă cĂ´tĂ© de la plaque), on parle de style, de couleurs, de textures, d’audace et de convention, mais ces images parlent de tout, sauf de ça.
Et pourtant, ce n’est pas faute d’indices, le Sartorialist prenant mĂŞme la peine de signifier sur son site l’influence revendiquĂ©e d’August Sanders. Les vĂŞtements sont peut-ĂŞtre le moteur de la chose, mais un moteur seul, s’il peut faire beaucoup de bruit, n’ira pas bien loin. L’essentiel est ailleurs, dans les visages, les regards, le geste, la posture, ce qui est humain plutĂ´t que textile, mĂŞme si l’idĂ©e est dans la relation entre la personne et les vĂŞtements.
Ce que Garance et Scott, permettez-moi la familiaritĂ© mĂŞme si je ne les connais pas, crĂ©e jour après jour, ce n’est pas qu’un portrait de l’Ă©tat de la comprĂ©hension et de l’appropriation de la mode en ce dĂ©but de 21e siècle, c’est un portrait de notre humanitĂ© et de son Ă©lite (pas les plus riches, les plus influents, les plus brillants, mĂŞme si dans ces portraits, certains sujets sont très certainement et/ou riches, et/ou influents, et/ou brillants, et/ou un mĂ©lange de combinaison de ces Ă©lĂ©ments), car sereine et confiante, du moins, c’est ce qu’elle projette, donc ce qu’elle dit et ce que l’On entend.
Je ne me lancerai pas dans le signifiant que ces images pourraient renvoyer, car l’idĂ©e d’une sociĂ©tĂ© belle et sĂ»re d’elle-mĂŞme projette l’idĂ©e de fictions totalitaire, oĂą la supĂ©rioritĂ© ne tolère pas l’infĂ©rioritĂ©, oĂą le beau rejette le laid comme le riche rejette le pauvre, l’intelligence rejette l’ignorance et oĂą la seule diffĂ©rence est une tare avec un scĂ©nario apocalyptique comme dĂ©nouement.
Alors, on va laissĂ© faire la fiction et revenir sur terre, car les gens beaux que j’ai cĂ´toyĂ©s, pas ceux qui se croient beaux, souvent insupportables, ceux qui apprennent rapidement que cette beautĂ© se mĂ©rite, qu’elle n’est pas un cadeau ni une croix, mais une opportunitĂ©, une clĂ© donnant accès Ă cette part de nous oĂą la vulnĂ©rabilitĂ© est un bienfait et non une blessure, comprennent que la beautĂ© a ce pouvoir, celui de nous rendre fragile, mais rĂ©ceptif, et pour qui n’est pas blessĂ©, cela reprĂ©sente un apaisement libĂ©rateur.

