C’est le souvenir d’André Malraux l’autre jour qui m’a ramené à une époque où je ne lisais que les classiques. J’étais jeune, mais puisqu’il faut bien commencer quelque part; et c’est sans doute le meilleur temps pour plonger dans ces livres, la fin de l’adolescence. Avant, on n’y comprend rien, après, les expériences qui y sont décrites n’ont plus la même résonnance.

Enfant, c’est un gros livre à tranches doré avec des illustrations de chevaliers qui retenait le matelas pour qu’il ne dépasse pas de la frêle armature de métal du lit, qui est mon premier souvenir rattaché au livre. J’ai toujours fréquenté les bibliothèques, et c’est à ma bibliothèque municipale, où, après bien des égarements, une femme m’a montré la voie.
Et cette femme, c’était Anaïs Nin. Sa vie, même censurée dans ces anciennes éditions, était extraordinaire pour un ti-cul en Mauricie, mais surtout, c’est la porte ouverte vers tout un pan de la littérature qu’elle ouvrait. Les affinités dans le monde du livre sont précieuses, et ce passage du témoin d’un auteur vers un autre, l’est tout autant. Elle m’a amené vers Henry Miller bien sûr, et Lawrence Durrell. Puis, c’est Miller qui à son tour me dirige vers Cendrars, Giono, Céline.
Mais revenons à cette bibliothèque municipale. Je prenais des notes, du moins mentalement, je n’achetais rien encore, ces mots pouvaient servir à d’autres, mais ça n’allait pas durer. Une autre femme allait me faire abandonner la bibliothèque pour la librairie. Anaïs Nin, elle était bien, mais Simone de Beauvoir, elle était mieux. L’époque n’était plus la même, les enjeux non plus, c’était du sérieux. Sartre, Camus, Nizan (« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie »), et quelques autres. C’est avec ces auteurs que j’ai découvert ce que pouvait être le style au service des idées. Il y avait là quelque chose de précieux, et il fallait désormais que je le conserve. Ma première bibliothèque fut le tiroir du bas de ma commode, les T-shirts changeant d’étage pour faire de la place à ces «Mémoires d’une jeune fille rangée», que j’avais commencé avec l’exemplaire de ma bibliothèque municipale, mais terminé avec le mien.

Après, la chronologie devient plus floue, j’ai beaucoup lu entre 15 et 25 ans, ensuite, on fait des enfants, en espérant pour le mieux. «L’Homme sans qualités» de Robert Musil, tout comme «Le Mépris» de Alberto Moravia, je me souviens les avoirs lus au cégep, surtout Le Mépris, je n’avais pas encore vu le film, heureusement, parce que le roman est beaucoup plus juste envers son titre, et je l’ai peut-être aussi pris personnel, une histoire de filles, évidemment.
Marcel Proust, c’est un cas, et si je mets l’image du dernier tome de «À la Recherche du Temps Perdu», c’est parce que c’est celui par lequel tout ce qui précède existe. J’ai souvent souffert à la lecture de bien des tomes, en en sautant des grands bouts, ne sachant même pas que l’Albertine était en fait un Albert, mais quand on arrive enfin à ce «Temps Retrouvé», tout s’éclaire. Ce monde si dense et tarabiscoté devient limpide, tout à coup, on en fait partie, c’est notre monde aussi. Il est plus que la dernière pièce du puzzle, il est la réponse à toutes les questions, surtout celles qui n’étaient pas posées.
Je m’en voudrais de ne pas dire un mot de ce cher Louis-Ferdinand Céline. Le personnage, parce qu’il en était un, mérite mieux que ses idées douteuses en politique. J’ai lu et relu encore son célèbre «Voyage au Bout de la Nuit», et à chaque fois, c’est pareil, j’en ai pour une bonne semaine à écrire, parfois parler et même penser dans son style si inimitable. Il disait que son style était une invention comme le bouton de col, et que son seul talent était dans la chance de cette invention. Écrit parce qu’il voulait se payer un appartement, il dit avoir regretté cette idée de l’écriture pour le restant de ses jours, l’ingrate ne lui ayant apporté que des soucis.
Ici, il y en a 10, 2 ou 3 auraient fait l’affaire, 100 n’auraient pas été assez, mais un seul suffi.