Entendre et écouter
Il y a deux ans, le 18 octobre comme aujourd’hui, à l’âge de 92 ans, ma mère mourait. C’est peut-être parce que je me repasse l’instant dans la tête, mais il est comme un moment de cinéma. Le décor, chambre d’hôpital d’un autre siècle (St-Joseph à Trois-Rivières), vide et blanche. Le son, la respiration lourde, mécanique et douloureuse des derniers instants. L’action, LN qui vient me rejoindre dans la chambre, c’est le début de l’après-midi, on n’a pas encore mangé de la journée, j’insiste pour qu’elle rentre à la maison, j’utilise les termes «tu peux y aller», «vas-y c’est correct», j’ai la main de ma mère dans la mienne, puis c’est le silence. J’aime penser qu’elle m’a entendu, qu’elle m’a écouté. Comment aurait-elle pu savoir que ce n’était pas une invitation?
Ce qui me ramène ça en tête, ce sont les interviews d’Annie Leibovitz sur sa relation avec Susan Sontag, la mort de cette dernière, et les images qu’Annie Leibovitz en a fait. Il n’était pas question que je fasse une chose pareille, et pourtant, j’ai des images de mon père et de mon grand-père dans leurs cercueils, ça se fait. Leibovitz l’a fait, Richard Avedon aussi de son père, mais je ne me voyais pas faire la même chose, mettre une distance par l’intermédiaire du kodak, cela aurait été comme ne pas être là . Annie Leibovitz se justifie en disant que la photo, c’est ce qu’elle fait, mettant ainsi à égalité les facéties du chat avec la mort d’un proche. Voilà une distance que je ne suis pas encore prêt à franchir, ce qui est sans doute une question de caractère, de relation avec l’autre, plutôt que de morale.