De la méfiance envers les infatigables
Je viens de relire «Essai sur la fatigue» de Peter Handke, ce qui se fait très vite, avant que la fatigue, justement, nous prenne, c’est à peine 70 pages. Écrit après la collaboration avec Wim Wenders sur «Les Ailes du désir», où le héros n’était pas très en forme, le livre est fait de conversation entre le narrateur et une voix intérieure posant les questions. Ses fatigues, toutes très légitimes, vont de celle de l’enfant à la messe de minuit, de celle de l’étudiant face à un prof ennuyant, du travailleur hébété, du voyageur en décalage, de l’amant bienveillant qui ne s’endort pas juste après, et bien sûr, de celle de l’écrivain. Le mot «Essai» dans le titre est peut-être un peu fort, puisqu’il n’explique rien, «Récit» serait sans doute plus juste.

J’ai connu une fatigue autre, sournoise, qui ne se nommait pas, alimentée par le corps lui-même. Avant le diagnostic de la maladie coeliaque, malade sans le savoir, avec une carence en fer, anémique et fatigué, militant pour la sieste de l’après-midi, je luttais contre une fatigue qui ne se justifiait pas. Il y a les bonnes fatigues, celles qui viennent de l’effort, gratifiantes, déculpabilisantes pour la bière froide à cinq heures (la bière sans gluten existe, mais bonne chance pour la trouver dans les 5 à 7). Et puis, il y a la fatigue du paresseux, la lassitude, l’apathie, le découragement, le désespoir, etc., il y en aurait pour un thésaurus au complet.
Pour ce qui est de Handke, il n’est ni paresseux, ni malade, il reste du bon côté de la fatigue, de celle qui peut même être séduisante.