le 21 septembre de l'an 1999



Branle-bas de combat ce matin sur notre petit bout de rue. Un voisin, ayant eu des problèmes avec le trop plein d'eau des derniers jours, fait exécuter des travaux sur son réseau d'aqueduc. La rue est éventrée et un chanceux joue dans le sable avec sa pelle mécanique.

J'ai vu hier une voiture à vendre sur le bord de la route. Les vieilles minounes ne sont pas ma tasse de thé habituellement, mais celle-ci, d'un modèle qu'on ne voit pas souvent, réussit à me faire voyager dans le temps.
À la mort de mon père en 1968, une petite révolution toute personnelle et familiale s'opéra à la maison. D'ailleurs, il fallait là vendre cette grande maison de ferme. Adieu veaux, vaches, cochons, bonjour asphalte et petits appartements. La nécessité et l'adrénaline poussaient sans doute ma mère dans l'exécution de ces tâches où le renouveau semblait être le but à atteindre. Le deuil n'était pas seulement celui de l'être aimé qui n'était plus, mais aussi celui de plus de quarante années de vie dans ce même environnement de la ferme. Nous passions de la campagne à la ville, des grands espaces au confinement, } Moi et le Vaillant {de la famille omniprésente à la faune d'un voisinage tiers. Ce grand chambardement émotif, étrangement, profita à une voiture. Un Dodge Vaillant gris qui remplaça le Ford bleu que mon père, peu féru en mécanique, martyrisait. Ce petit Vaillant porta tellement bien son nom que ma mère y reporta beaucoup de son affection, devenant son outil premier vers une liberté nouvelle. L'histoire de l'automobile comme outil d'émancipation de la femme reste sans doute encore à écrire, mais l'histoire de ma mère et de son Vaillant en parcourrait aisément certaines pages.
C'est donc un Dodge Vaillant 1965 qui est à vendre au bord de la route et bien qu'il ne soit pas exactement du même modèle que le nôtre, il réussit tout de même à faire jaillir l'étincelle de l'invitation au voyage.


© Jacques Lesage. Tous Droits Réservés.