le 30 septembre de l'an 1999



Le mot « chien » n'a jamais mordu personne.
Aristote


Chacoura n'est pas un nom que l'on entend souvent à la radio ou à la télévision, peu importe la raison.
Chacoura est le nom du rang où je suis né et où j'ai passé les premières dix années de ma vie, jusqu'à la mort de mon père. À cette époque là, il y avait cinq fermes sur ce petit bout de rang qui avait, et a toujours d'ailleurs, la particularité d'être délimité par deux côtes. Le rang ressemble à un plateau, une enclave agricole traversée en son centre par la route.
La première habitation en haut de la côte quand on arrivait de Louiseville était celle de tante Agnès. C'était une vieille maison de planches noircies par le temps et plantée de guingois au milieu des pommiers, à l'image de la maîtresse de maison. Le plancher de la cuisine avait tellement travaillé que l'on pouvait traverser la pièce juste en se berçant. Je ne sais pas si ces terres appartenaient déjà à mon oncle Guy, mais il s'y installera plus tard. Plus loin, venait la petite maison de Bernardin. C'est comme ça qu'on l'appelait. Il avait deux filles avec lesquelles je jouais parfois. Il avait aussi ce tracteur, un « John Deere » que je n'aimais pas conduire parce que j'avais de la peine à en tourner les roues (l'été, j'aidais aux foins en prenant le volant des tracteurs des voisins). Au milieu du rang, c'était nous. Après, venait la ferme de mon oncle Guy, le frère de ma mère, et la ferme de Paul-Édouard, un peu plus loin encore, complétait mon univers.
Petit bout de rue sans histoire, les drames étaient personnels et cachés. Sauf peut-être pour cette histoire que tout le monde racontait en riant et qui mettait en vedette Paul-Édouard. Il était connu que ce dernier aimait plus la bouteille que sa femme, que tous plaignait d'ailleurs. Il était encore plus connu que sa grange ne servait pas qu'à l'entreposage de son foin. Il y avait monté un alambic et distribuait généreusement sa robine. Ce secret de polichinelle était des plus connus en ville et les autorités ne pouvaient l'ignorer indéfiniment. Un soir, la rumeur d'une intervention de la police se fit plus pressante et Paul-Édouard prit de peur, mit le feu à sa grange sans même prendre le temps de sortir sa dernière cuvée. Seuls les pompiers se présentèrent sur place et regardèrent comme les autres curieux, le brasier faire son oeuvre. Paul-Édouard s'est éteint lui, bien des années plus tard alors qu'imbibé, il rata avec sa voiture son entrée de cour et se retrouva dans le fossé inondé. Il mourut noyé.
Et hier, l'actualité me ramena Chacoura en mémoire. On a trouvé dans l'ancienne maison de Bernardin inoccupée depuis plus de dix ans, plusieurs centaines de plants de marijuana, mis là à sécher.


© Jacques Lesage. Tous Droits Réservés.